The God Delusion est le premier livre de Richard Dawkins que je lis. Prêté (un peu de force...) par un collègue de travail, il y a quelques mois, je n'en attendais pas grand-chose ("Qu'est-ce qu'un livre contre la religion pourrait bien m'apprendre ?", me demandais-je). Je n'avais pas non plus l'intention de le lire tout de suite, ayant une pile de livres à terminer sur ma table de nuit... Je l'ai donc laissé traîner un peu sur mon bureau, histoire de ne pas l'oublier complètement. Puis j'ai lu la préface. Au travail. Puis les premières pages du premier chapitre. Finalement, je me suis laissé séduire par l'écriture simple et directe de Dawkins et ai enchaîné avec les chapitres restants (mais pas au travail !).

The God Delusion pourrait se traduire en français par L'Illusion de Dieu. Disons-le d'emblée : Richard Dawkins s'attaque une fois de plus à la religion et il le fait avec virulence, sans compromis. Beaucoup, même parmi les athées, verront en lui un extrémiste, intolérant, et s'arrêteront là. Ce serait dommage. De mon point de vue, la position de Dawkins est parfaitement défendable. Et loin d'être extrémiste. Son discours a une fraîcheur presque étonnante, dans un monde où le politiquement correct est trop souvent de rigueur et où la tolérance est considérée par beaucoup comme une valeur qu'il faut respecter à tout prix. Oui, la tolérance est une attitude tout à fait louable. En général. Le problème est qu'il ne faut pas qu'elle devienne absence d'esprit critique... C'est le premier thème qu'aborde Dawkins dans son livre, celui de la tolérance, du respect, qui devrait toujours se mériter.


Le second chapitre traite de la question suivante : science et religion sont-elles vraiment aussi incompatibles qu'on le pense ? Souvent, on prétend que la science répond au "comment" et la religion, au "pourquoi". Pour Dawkins, c'est une absurdité : répondre au "pourquoi" n'est peut-être pas le but de la science, mais il ne devrait pas non plus être celui de la religion. La philosophie a là un rôle important à jouer. Quant à la question de l'existence de Dieu, elle peut parfaitement être traitée de manière scientifique. Soit : on peut prouver que quelque chose existe, mais on ne peut pas prouver que ce quelque chose n'existe pas. Par contre, on peut avoir une certitude plus ou moins forte quant à son existence. Un exemple illustrant ce principe est celui de la théière céleste, proposé par Bertrand Russel en 1952. Si je prétends qu'une théière orbite autour du soleil, quelque part entre la terre et Mars, trop petite pour être vue par un télescope, je ne pourrai pas le prouver, mais personne ne pourra prouver non plus qu'elle n'existe pas. Pourtant, la probabilité que cette théière existe n'est pas de 50 %. Autrement dit, il n'y a pas une incertitude totale quant à son existence. C'est la même chose pour Dieu. Pour cette raison, Dawkins pense que l'agnosticisme n'est pas une position défendable, sauf si elle n'est que temporaire. Pour montrer que la science peut parfaitement s'intéresser à des questions religieuses, il s'attarde d'ailleurs sur une étude concernant les effets de la prière sur les malades, dont les résultats ont été publiés en 2006. Ceux-ci sont plutôt ironiques : s'il n'y a globalement pas de différences entre les malades pour lesquels on a prié et ceux pour lesquels on n'a pas prié, ceux qui savaient qu'on priait pour eux ont eu plus de complications que les autres (probablement parce qu'ils étaient plus anxieux).

Le troisième chapitre traite des arguments en faveur de l'existence de Dieu :

Bref, rien de bien nouveau, le plus important étant qu'aucune de ces preuves ne tient la route, si on y réfléchit un tout petit peu.

Le quatrième chapitre (Why there almost certainly is no God) est plus intéressant. Il explique pourquoi, selon Dawkins, Dieu n'existe "presque certainement pas". C'est le chapitre central de The God Delusion. En résumé, il montre comment on peut expliquer la complexité apparente de l'univers, de l'être humain, etc. sans faire appel au concept de design, ou dessein (ce que fait la religion), concept qui se heurte au problème de la cause première (expliquer la complexité par la complexité est absurde). La véritable révolution dans ce domaine a été amenée par Charles Darwin et Alfred Russel Wallace, qui ont été les premiers à montrer aussi clairement que, en définitive, le simple peut mener au complexe (ce qui n'est pas intuitif !). Et que, par conséquent, le concept de complexité irréductible, pourtant inventé en 1996, ne tient pas plus la route que les "preuves" de l'existence de Dieu. Une fois de plus, rien de bien nouveau, mais ces concepts (l'évolution, la sélection naturelle, le principe anthropique, etc.) sont tellement mal compris par les gens, en général, qu'il me semble primordial de les expliquer. Et de les réexpliquer. Ce que ces concepts ont également de séduisant est qu'ils peuvent s'appliquer à la biologie, mais également à d'autres domaines de la sciences, comme la chimie, la physique, la cosmologie, etc. Voir à ce propos le concept de multiverses, qui pousse le raisonnement assez loin dans ce sens...

Le cinquième chapitre (The roots of religion) a également particulièrement retenu mon attention. Il montre comment de plus en plus de gens s'intéressent à l'origine de la religion d'un point de vue évolutionniste. Certains ont d'abord tenté de l'expliquer en se demandant quels avantages elle avait pu apporter à nos ancêtres (voir par exemple le concept de sélection de groupe), mais le mouvement le plus répandu à l'heure actuelle part du principe que la religion est un "produit dérivé" d'autres aptitudes acquises par l'être humain pour des raisons de survie. Quelles aptitudes ? Les réponses sont diverses, mais c'est le principe général qui importe à Dawkins. Le plus important est que la religion répond à un besoin chez l'homme. Ce dernier croit et ce, de manière naturelle. Même s'il s'agit de superstitions, de croyances impossibles à défendre rationnellement. Et on commence à comprendre pourquoi. C'est une idée très séduisante. Le New York Times a d'ailleurs récemment consacré un article à ce sujet, Darwin's God, qui donne un certain nombre de références, pour les personnes intéressées à en apprendre plus à ce sujet :
Le sixième chapitre (The roots of morality: why are we good?) montre que la morale n'a pas nécessairement ses racines dans la religion. Et que, du coup, les athées ne sont pas moins "bons" que les croyants, ce que quelques études montrent aisément. La chose est plus complexe et, comme pour la religion, on peut expliquer l'existence de "règles" morales presque universelles d'un point de vue évolutionniste. On voit ici, encore une fois, la portée de la théorie de Darwin. Le septième chapitre, plus anecdotique, enfonce le clou en montrant que la Bible, pour ne citer qu'elle, contient de beaux exemples de comportements immoraux. Y compris le Nouveau Testament, dans une moindre mesure. Une recherche rapide sur le Web permettra de s'en rendre compte assez vite. Quelques livres mentionnés dans le sixième chapitre :
Dans les huitième et neuvième chapitres, Dawkins explique son hostilité envers la religion. S'il est aisé de comprendre pourquoi le fondamentalisme et les violences qu'il entraîne sont condamnables, il me semble important d'expliquer pourquoi les religions, quelles qu'elles soient, dans leur globalité, même dans leur modération, le sont également. Pour Dawkins, la raison en est simple : "Aussi longtemps que nous acceptons le principe que la foi religieuse doit être respectée simplement parce qu'elle est foi religieuse, il est difficile de ne pas respecter la foi d'Osama bin Laden et des suicide bombers. [...] L'enseignement de la religion modérée, bien qu'il ne soit pas extrémiste en soi, est une invitation ouverte à l'extrémisme." Je partage l'avis de Dawkins : enseigner que la foi est une vertu, surtout aux enfants, devrait être considéré comme un crime. C'est la porte ouverte à la déresponsabilisation. Et un joli gâchis : s'il existe bel et bien une corrélation entre athéisme et degré d'éducation plus élevé, il n'en demeure pas moins que de nombreuses personnes, pourtant intelligentes, se laissent encore aller aux superstitions. Ce sont autant d'intelligences en moins consacrées au progrès tel que je le conçois (scientifique, entre autres, mais pas seulement !).

Le dernier chapitre de The God Delusion est une conclusion consacrée, entre autres, au rôle consolateur de la religion, l'occasion pour Dawkins de remarquer qu'elle ne tient ce rôle que de manière assez peu efficace. En effet, beaucoup de personnes, pourtant religieuses, craignent la mort (est-ce nécessaire de le rappeler ?). Une citation de Mark Twain à ce sujet : "Je ne crains pas la mort. J'ai été mort durant des milliards d'années avant ma naissance et je n'en ai pas souffert le moins du monde." On le voit : on peut se raisonner sans faire appel à des croyances de type religieux. Ce chapitre se veut donc "philosophe", mais il est peut-être aussi l'un des plus frustrants : la philosophie n'est apparemment pas le point fort de Dawkins et cela se voit... Peut-être qu'André Comte-Sponville, l'auteur de l'un des prochains livres que je compte lire, L'esprit de l'athéisme, se montrera plus convaincant !

En résumé, The God Delusion montre, de manière relativement succincte, mais convaincante, que la religion est une mauvaise réponse (mais une réponse naturelle !) à un certain nombre de questions légitimes et fondamentales. Elle peut être efficacement remplacée par la science, la philosophie, l'art, etc. C'est une fois de plus un problème d'éducation. Car c'est au système éducatif de proposer ces réponses "alternatives". Le temps où l'école expliquera ouvertement aux enfants les côtés négatifs de la religion est néanmoins encore loin. C'est pourquoi les gens comme Richard Dawkins, leurs livres, ainsi que les débats qu'ils provoquent, sont cruciaux.