Le titre de cet article est un clin d'oeil à mon article précédent, "Rencontre avec Matthieu Ricard". J'aimerais, ici, rendre hommage à toutes ces personnalités publiques - écrivains, musiciens, réalisateurspenseurs, etc. - dont les oeuvres et les idées jalonnent nos vies, nous changent, nous bouleversent, pour finalement nous définir.

Le lien avec mon article précédent, c'est aussi la méditation. Ces derniers jours, Andy Puddicombe, dont je suis le cours de méditation guidée Headspace, propose en guise d'exercice pratique d'essayer de percevoir les situations de nos vies quotidiennes comme s'il s'agissait d'un rêve, pour leur donner un caractère de légèreté. Tout en reconnaissant leur caractère réel. "Could it be?", demande-t-il à la fin d'une session que j'écoutais récemment.

Il s'agit d'un exercice difficile, que je ne suis pas sûr d'avoir bien compris. Mais l'idée est fascinante. Ce lien entre rêve et réalité est évidemment un thème classique, que l'on retrouve dans bien d'autres domaines que la méditation. Je pense par exemple à la filmographie de David Lynch.

Cet exercice, que je suis censé réaliser tout au long de mes journées, m'a mené à un questionnement différent, celui de la relation entre nos souvenirs et les rêves. Comment être certain que nous n'avons pas rêvé certains de nos souvenirs lointains ?

J'en reviens à Prince. Ma première rencontre avec lui - au sens figuré - date de 1989. Comme je l'expliquais il y a deux ans, il s'agissait d'un pur hasard. Mais il s'agissait aussi d'un moment charnière, qui a défini mes goûts et intérêts musicaux pour le quart de siècle à venir.

Neuf ans plus tard, en 1998, je l'ai vu pour la première fois en concert, à Zürich. Depuis, j'ai eu la chance de le voir sept autres fois, dont deux fois à Montreux en 2013.

Et puis, il y a ce moment particulier, furtif, qui semble maintenant un peu irréel. L'ai-je rêvé ? Je ne pense pas, mais je n'en ai quasiment aucun preuve. Du moins, je ne connais personne qui puisse en témoigner.

C'était le 31 octobre 2002, à 1h30 du matin, au club Kaufleuten à Zürich. Quelques heures auparavant, j'avais eu la chance d'assister à un soundcheck au Hallenstadion en présence de quelques centaines de fans - un privilège réservé aux membres du NPG Music Club -, puis à un concert de plus de deux heures avec, cette fois-ci, plus de 12'000 personnes.

Une afterparty avait été annoncée juste après le concert et je me suis empressé de m'y rendre, Prince profitant parfois de ces occasions pour jouer ses fameux aftershows, ces concerts bien plus déstructurés qu'il aime faire tardivement dans des petites salles de concerts, juste après les gros concerts des tournées officielles. Cette nuit-là, mon statut de membre du NPG Music Club m'a permis d'entrer facilement au Kaufleuten, sans faire de queue, alors que, quatre ans auparavant, arrivé en retard, j'étais resté devant les portes de ce club, bondé, pendant que Prince et son groupe jouaient...

Peu après mon arrivée, je me suis installé près de la scène, à tout hasard. Une personne m'a abordé pour me questionner au sujet de mon bracelet coloré. Je lui ai expliqué le fonctionnement du NPG Music Club, qu'il semblait ne pas connaître.

Malheureusement, ce soir-là, Prince n'était pas d'humeur à jouer encore une fois. Une main agitée depuis le balcon VIP en direction de ses fans. Une fois. Deux fois. La scène toujours vide. Au bout d'un moment, il a fallu me rendre à l'évidence : il n'y aurait pas d'aftershow.

Prince s'est toutefois décidé à descendre de son balcon, pour rejoindre la scène, désespérément vide, avec ses musiciens. Et c'est là que j'ai rencontré Prince pour la première fois, au sens propre, cette fois-ci. Je lui ai tendu et serré la main. J'ai peut-être esquissé un timide "hi". Je ne sais plus. Une simple poignée de main. Un instant qui aurait été anodin s'il ne s'était pas agi de mon idole musicale.

Tout était pardonné.

Merci, donc, Prince. Nous avons nos différends intellectuels - Témoin de Jéhovah, vraiment ? -, mais, musicalement, cela fait plus d'un quart de siècle que tu m'accompagnes, avec ta folie et ton côté décalé. Continue à ne rien faire comme les autres. Entre deux moments frustrants, tu arrives toujours à me toucher.