J'ai fait une pause sans Facebook durant plus de deux ans entre janvier 2014 et août 2016. Durant cette période, mon compte n'a pas été complètement inactif : j'ai été "taggé" par ma femme à quelques occasions et ai reçu des commentaires pour mon anniversaire (en 2014, 2015 et 2016). J'ai également fait deux exceptions en avril 2016, à l'occasion de la mort de Prince. Sinon, je n'ai rien posté durant toute cette période et n'ai quasiment plus lu les statuts de mes contacts (autrement appelés "amis"). Ça n'est qu'en août 2016, lors de notre voyage en Namibie, que j'ai vraiment recommencé à poster régulièrement sur Facebook.

Au début, il s'agissait d'une pause spontanée, a priori momentanée. Puis je me suis dit : "Pourquoi ne pas essayer de tenir une année sans Facebook ?" Une sorte de défi, en quelque sorte. J'ai donc commencé à prendre des notes dans un brouillon intitulé "Une année sans Facebook". L'année a passé. L'envie de me remettre activement à Facebook n'est pas revenue. Une deuxième année a passé. Idem. C'est ainsi que je me suis retrouvé à ne plus vraiment utiliser Facebook durant plus de deux ans et demi.

Un certain nombre de motivations m'ont poussé à réaliser cette expérience :

  1. Tout d'abord, sur Facebook, les gens ont tendance à se présenter sous leur meilleur jour, dans leurs moments les plus heureux : en vacances, autour d'un bon repas, en train de s'amuser avec des amis, etc. Et, apparemment, cela a tendance à nous déprimer, que l'on en soit conscient ou pas. D'un point de vue évolutionniste, cela a du sens. Au pire, cela peut probablement accentuer notre sentiment d'insignifiance.
  2. Ensuite, Facebook encourage à nous comparer aux autres et à rechercher un certain succès. C'est la "chasse aux likes", la chasse aux commentaires. Lequel de mes statuts a-t-il eu le plus de succès ? De quoi faut-il parler ? Ma photo sera-t-elle appréciée ? Toutes ces questions, bien que parfois enrichissantes, ne me semblent pas saines, à la longue. Via ses métriques simplistes, Facebook n'encourage à mon sens pas à se poser les bonnes questions.
  3. Au delà d'un certains nombres de contacts/amis, le fil d'actualité commence à contenir beaucoup de statuts, de photos, de vidéos, etc. Il est difficile d'avoir l'impression d'être à jour. Les statuts pertinents se perdent dans un flot incessant de statuts au mieux anecdotiques et, au pire, franchement inintéressants. Cela peut engendrer à la longue une forme de lassitude, un sentiment de surcharge informationnelle. 
  4. J'utilise également Twitter. Les utilisations et les contacts ne sont pas forcément les mêmes, mais il y a forcément une certaine redondance entre les deux réseaux sociaux. J'ai eu, à un moment en tout cas, le sentiment que je pouvais me contenter de Twitter.
  5. Et, d'ailleurs, en parlant de Twitter, je trouve de plus en plus inquiétant la manière dont Facebook "tue le web", en ne se laissant pas référencer par les moteurs de recherche, par archive.org, etc. Je pensais à une certaine époque qu'il s'agissait d'une exagération, mais je n'en suis plus si sûr. J'apprécie de moins en moins le côté fermé, opaque de Facebook.

Durant les plus de deux ans durant lesquels je me suis passé de Facebook, je m'en suis tenu à quelques règles très simples :

  1. J'ai laissé mon compte tel quel. Je ne l'ai pas supprimé. Je n'ai pas touché aux réglages de mon compte (notifications, etc.).
  2. Je n'ai plus utilisé ni le site web de Facebook ni l'application Facebook sur mon smartphone pour poster des statuts ou lire ceux de mes contacts. J'ai de plus déplacé l'application Facebook de la première à la dernière page d'applications de mon smartphone.
  3. J'ai également évité d'utiliser mon compte Facebook pour laisser des commentaires ou me connecter sur d'autres sites. Je n'ai toutefois pas tenté activement de ne plus être tracké par Facebook sur des sites tiers.

Voici ce qui m'a le plus marqué durant mon expérience :

  1. Une partie de ce qui se passait dans nos familles ou chez nos amis communs m'a été communiqué par ma femme, qui continuait à utiliser Facebook. Avec un certain humour, un utilisateur de Hacker News a appelé ce concept spouse firewall. A quelques occasions, j'ai tout de même appris certaines nouvelles plus importantes avec un retard significatif (plusieurs semaines ou mois).
  2. Certains groupes ou forums utiles (par exemple ceux pour faire des dons d'objets) m'ont fait revenir régulièrement sur Facebook. Les adolescents semblent d'ailleurs privilégier cet usage : "Facebook is often used by us mainly for its group functionality."
  3. Facebook exploite les anniversaires pour faire revenir les gens absents. J'ai d'ailleurs fait une exception aux règles que je m'étais données pour répondre aux voeux de mes contacts. Un peu par politesse, par obligation. Il me paraît évident que Facebook tire parti de ce genre de sentiments.
  4. Au bout d'une année, Facebook est devenu particulièrement "agressif" avec ses emails de notifications, me rappelant selon une logique que je n'ai pas encore comprise que certains de mes contacts avaient posté un statut, par exemple. Après une absence encore plus longue (après deux ans, disons), cette "agressivité" s'est encore accentuée. Ou alors Facebook a simplement réglé ou changé ses algorithmes. Difficile de le savoir précisément.
  5. Comme je n'ai pas changé les réglages de mon compte, il m'est également arrivé de recevoir des notifications sur mon smartphone. A nouveau, selon une logique que je n'ai pas toujours comprise.
  6. Sur Twitter, l'absence d'une bonne partie des personnes que je connais (amis et famille) m'a manqué. Je suis plus de personnes sur Twitter que sur Facebook, mais le fait que ces personnes me soient moins familières change complètement la dynamique des échanges.
  7. La limitation de la taille des tweets (140 caractères maximum) semble désormais vraiment anachronique. Twitter est nettement moins pratique que Facebook pour débattre, pour avoir une discussion. Je n'ai pris toute la mesure de cette différence qu'en n'ayant plus que Twitter à disposition.

Cela fait donc plus d'une année que je me suis remis à utiliser Facebook, surtout pour garder le contact avec certaines personnes et me tenir au courant de ce qu'elles font, mais je crois que je suis plus que jamais frustré par Facebook :

  1. Sur Twitter, j'utilise une liste avec les quelques personnes dont je veux absolument lire tous les tweets. Plus que cela, je n'utilise presque que cette liste (disons en tous cas plus de 80% du temps). Facebook propose aussi une fonctionnalité similaire, mais, expérience faite et à moins que quelque chose ne m'échappe, seuls les statuts très récents apparaissent dans ces listes, ce qui rend leur utilisation complètement dénuée de sens pour moi.
  2. La qualité de ce qui apparaît dans mon fil d'actualité Facebook est très variable et je n'ai pas le sentiment d'avoir le contrôle sur cette qualité, même lorsque je donne un retour à Facebook (moins de ceci, plus de cela, etc.). Bref, l'algorithme qui gère le fil d'actualité me paraît opaque, incompréhensible et, donc, au final frustrant, comme je n'ai pas moyen de le contourner (fonctionnalité de listes inutilisable).
  3. Je trouve plus difficile d'être ouvert et transparent sur Facebook. C'est comme si, en présence d'autant de connaissances, d'amis, de collègues et de membres de la famille, il fallait en permanence jouer un rôle, se censurer, ne rien dire qui pourrait blesser autrui. J'en ai fait l'amère expérience quelques temps après avoir recommencé à utiliser Facebook, en postant ce que je pensais être un statut humoristique sur la thématique du véganisme. Un ancien collègue s'est acharné de manière complètement décousue et irrationnelle sur moi. Alors j'imagine que cela en dit plus sur cet ancien collègue que sur Facebook de manière générale, mais, depuis, oui, je me censure un peu. J'essaie d'être plus consensuel.
  4. Le phénomène de "chasse au likes" est toujours bien présent. J'essaie une extension appelée Demetricator depuis plusieurs mois, pour mitiger ce problème, mais c'est une solution imparfaite (il n'y a pas de solution comparable sur l'application smartphone, par exemple).

Bref, j'essaie autant que possible de limiter le temps (souvent frustrant) que je passe sur Facebook, mais c'est peut-être une course perdue d'avance, puisque, comme l'explique Tristan Harris, le but des algorithmes de Facebook est de nous faire passer le plus de temps sur le site ou l'application de Facebook, de provoquer, au final, une addiction.